Vanina Tarnaud

 

 

Et maintenant il faudrait se dire, se raconter, au delà du travail.

Le travail commence alors même qu'on l'ignore, dans l'observation du monde alentour, dans la perception accrue du visible et de l'invisible. On se remplit de ce qui est incarné, inconscient que ce qu'il en restera réside dans l'immatériel.

On aménage un paysage du dedans qui sera la matière grâce à laquelle un voyage immobile deviendra possible.

 

Nulle formation artistique. Dans une première vie je voulais être reporter de guerre. J'ai travaillé à cette ambition, sans y parvenir. 

J'ai fondé une famille, m'y suis consacrée, sans perdre la conscience de ce qui était d'une autre nature et qui n'appartenait qu'à moi.

Ce sont les rencontres et la curiosité qui m'ont conduite à m'engager dans un travail artistique. 

 

La peinture, puis la photographie, à la fois supports et vecteurs d'émotions brutes et sensibles, m'ont permis cette idylle avec l'enchantement.  

Deux artistes m'ont ouvert les yeux, ceux du dedans, mettant parfaitement en lumière la plasticité tant de la peinture que de la photographie.

Les toiles de Peter Doig découvertes à Londres ont levé le voile sur un onirisme nourri de réalités sublimées par le travail des couleurs et des matières. Un onirisme racontant peu, laissant flotter les atmosphères, héroïnes de ces images.

Proud Flesh, travail effectué par Sally Mann, photographe américaine, a métamorphosé mon appréhension de la photographie: je la percevais maintenant comme une matière brute à modeler.

Ramener à la surface, à la lumière ce que je rencontre dans ces profondeurs que seuls le silence et l'isolement permettent d'atteindre.

Quand tout se tait alentour, quand les bruits du monde n'arrivent plus, ceux sont du dedans, de nos ventres et de nos âmes qui osent s'exprimer. Ils sont timides bien souvent, et hardis quand ils se savent couvés de bienveillance. Ils osent se raconter, s'imaginer. Et finalement je ne me sens qu'une passeuse, bienheureuse de l'être.

 

Certes l'expérience est personnelle, mais le souhait est que sa représentation rencontre d'autres sensibilités soeurs. 

Le métissage des techniques picturale et photographique est l'aboutissement d'une recherche, d'une exigence qui ne pouvait être comblée, pour moi, par l'un ou l'autre de ses deux médiums. Ils se mêlent dans mes travaux, chacun renforçant l'autre par sa nature propre, la peinture ou les encres imprimant un temps non circonscrit et la photographie gravant l'actualité et la permanence des choses identifiables. Les attitudes des personnages ne racontent que des états d'âme, rarement des histoires. Cette partie là est réservée à celui qui regarde. 

L'ambition derrière tout cela, et elle peut sembler bien démesurée, est de donner une matière au mouvement, pour celle ou celui qui s'attarde sur mes images. L'évocation est ce que je cherche bien plus que la narration.

La suggestion laisse la place à chacun, au regard de l'autre. Elle permet une liberté à celui qui s'arrêtera, d'interpréter, de reconnaître, de repousser, et pourquoi pas de démolir. 

Je donne avec franchise et ne crains donc pas le regard. Je le cherche et l'attends, sans peur. Et l'espoir est celui d'une rencontre.